La salle de conférence…
Simon se retrouve face à une pièce vide, seulement décorée par une grande table circulaire entourée de chaises.
Simon se tourne vers Stéphanie, qui le rejoint timidement.
- Où est Mr Marshall ?, demande Simon.
- C’est ce que j’ai essayé de vous dire, Mr Leukis. Mr Marshall a perdu patience. Lui et son associé ont décidé de partir.
C’est à ce moment que…
- Simon, vous êtes enfin arrivé, constate une voix.
Le sang de Simon se glace en entendant cette voix. Une voix sereine et autoritaire à la fois. La voix de Hong, son supérieur.
Simon se tourne pour découvrir Hong se tenant à la porte. C’est un petit homme d’origine asiatique. Visiblement plus jeune que Simon. Habillé d’un complet-veston de 3000 euros. Des petits yeux cachés derrière des petites lunettes. Un sourire permanent sur son visage.
Hong s’avance d’un pas sûr. Il se tourne légèrement vers Stéphanie.
- Bonjour, Stéphanie. Comment allez-vous ?
- Très bien, Mr Hong, murmure-t-elle nerveusement.
- Comment va votre mère. Est-elle sortie de l’hôpital?
- Oui, Mr Hong. Elle est chez elle en ce moment.
- Bien. Pourriez-vous nous laisser un moment, SVP.
Stéphanie hoche de la tête et se dirige rapidement la pièce. Eelle n’ose pas se retourner. Elle sait que lorsque Hong veut s’entretenir personnellement avec quelqu’un, ce n’est pas pour le féliciter.
Hong attend que la porte soit complètement fermée pour se tourner vers Simon.
- Auriez-vous l’amabilité de m’accorder un entretien, Simon.
- Oui, bien sûr, Mr Hong, répond Simon avec une voix d’enfant.
Hong tire une chaise. D’un signe de la main, il invite Simon à s’asseoir. Simon s’exécute timidement.
Hong se dirige vers la fenêtre. Il admire la vue de la ville pendant d’interminables secondes. Son regard se fixe sur la Tour Eiffel.
- Elle est splendide, n’est pas? Je me souviens la première fois que je l’ai vue. J’avais à peine 17 ans. Je suis resté trois heures à admirer la tour Eiffel. Trois heures dans le froid de l’hiver. Mais elle était tellement belle. C’est là que j’ai compris que la France avait les meilleurs talents du monde. Et c’est aussi la raison pour laquelle l’entreprise de mon père s’est implantée ici.
Simon l’écoute silencieusement.
- Notre compagnie fait partie des meilleurs fournisseurs de solutions informatiques au monde, continue-t-il. Et savez-vous pourquoi nous sommes les meilleurs, Simon?
Simon n’ose pas répondre, car ce n’était pas une question. Hong se tourne vers Simon.
- Parce que nous avons la chance d’avoir les meilleurs collaborateurs au monde.
Hong s’approche doucement.
- Cependant, il peut arriver que des collègues aient besoin de temps en temps d’être… Mieux épaulés. Ils ont besoin d’être plus encouragés à fournir le meilleur d’eux-mêmes. Et nous sommes prêts à les soutenir dans ces moments difficiles. À les aider. À les conseiller, de manière à ce qu’ils être suffisamment motivés pour rebondir et refaire partie de l’équipe de meilleurs. L’équipe des « Winners ».
Hong vient s’asseoir sur le bord de la table de telle sorte qu’il soit haut placé, forçant Simon à lever la tête pour le voir.
- C’est pour cette raison que j’ai tenu à avoir cette réunion avec vous, Simon. Je crois en votre potentiel. Je sais que vous êtes un Winner. Êtes-vous un Winner, Simon?
- Euh… Oui, je crois.
Hong esquisse un sourire.
- C’est ce que j’ai vu lors de votre entretien d’embauche.
- Alors, vous ne m’en voulez pas d’avoir perdu le contrat Marshall, Mr Hong?
Hong se relève en ajustant sa veste.
- Forte heureusement, nous ne l’avons pas perdu. Et nous devons tous remercier James pour sa réactivité.
Simon a le plus grand mal au monde à garder un visage impassible.
- Je vais vous confier un petit aveu, Simon. Je n’aime pas être porteur de mauvaises nouvelles. C’est la raison pour laquelle je veux que vous interprétiez ce que je vais dire comme une… heureuse nouvelle. Pour vous. Je vais vous donner encore une semaine. Pour montrer à la compagnie, et surtout pour vous même que vous êtes toujours un battant. Utilisez à fond ces prochains jours pour rapporter de nouveaux contrats.
- Et, si… j’échoue?
Hong pose sa main sur l’épaule de Simon.
- Sincèrement, je sais que vous n’allez pas échouer. Mais si cela devait se produire…
Hong marque une pose.
- Si cela devait se produire, je serais dans la regrettable obligation de vous inviter à trouver une meilleure opportunité au sein d’une nouvelle entreprise.
Hong fixe Simon. Le regard de Hong est tellement intense que Simon n’ose pas lever ses yeux. Hong sourit de nouveau.
- Mais j’ai confiance en vous, Simon. Vous êtes un Winner!
Hong se dirige vers la sortie.
- N’oubliez pas, Simon. Vous êtes un Winner.
- Winner. Je suis un Winner. Un Winner. Je suis un…
Hong disparait en fermant la porte.
- Winner.
Simon souffle un grand coup. Il est encore en vie.
La porte s’ouvre de nouveau. Simon bondit aussitôt de sa chaise.
Hong est revenu ? Non, c’est James.
- L’entretien s’est bien passé ?, demande James avec un soupçon de condescendance.
- Tu as volé mon contrat ?, balance Simon.
- Voler ? Voler ton contrat? Ben, ça, c’est la meilleure ! Est-ce que j’ai besoin de te rappeler que c’est TOI, qui a mis en boule Marshall, en arrivant en retard. Il a fallu sortir une interprétation digne d’un César pour convaincre le bonhomme de rester avec nous. En fait, tu devrais même me remercier pour ça.
- Te remercier ? Pour m’avoir piqué ma commission ? C’est ça ?
- Hong est un type sympa. Mais imagine comment il aurait pris la chose si par ton incompétence, la boîte ait perdu un contrat de trois millions d’euros ?
Simon ne peut rien dire. James a marqué un point et il le sait.
- Faut voir la réalité en face, Simon. T’es pas fait pour ce métier.
James s’en va, satisfait. Puis se retourne.
- Je tiens quand même à te remercier. Grâce à toi, je pourrai me payer le premier quart de mon voilier. Encore quelques contrats comme ça et je pourrai prendre des vacances et faire le tour du monde avec. Donc, rends-moi un service. Continue à te réveiller en retard, OK ?
James quitte la salle de conférence.
Un sentiment d’amertume et d’impuissance parcourt le corps de Simon. Simon finit par s’effondrer sur sa chaise.
La porte s’ouvre de nouveau.
- OK, James. T’en n’as pas marre de venir me narguer ?!
- Relaxe, vieux. C’est moi.
Simon réalise que c’est Laurent Martin, un collègue et ami, qui est entré.
- Oh, excuse-moi. Je pensais que c’était ce connard de James.
- J’ai vu ton petit ami sortir. C’est pas possible d’avoir un balai aussi enfoncé dans son cul.
Laurent vient s’asseoir à côté de Simon.
- J’ai pas assuré, putain, soupire Simon.
- C’est pas si grave que ça. Ce n’est juste qu’un contrat. T’en trouveras d’autres.
- Ouais, c’est facile pour toi de dire ça. Je suis dans la merde, Laurent. Dans une grosse bouillabaisse de merdes.
- À ce point-là ?
- Hong m’a dit que j’avais une semaine. Une semaine pour trouver un autre contrat. Sinon, faudra que je me pointe à l’ANPE.
Laurent se rapproche de Simon.
- Je te connais depuis le lycée. Et je ne t’ai jamais vu abandonner. Sauf la fois où tu voulais sortir avec Sarah, la blonde aux gros seins. Faut dire que son frangin te menaçait de te briser le cou. Sinon, à par ça, tu n’as jamais abandonné sur quoi que ce soit.
Simon esquisse un sourire.
- Je suis sorti avec elle.
- Sans déconner, c’est vrai ?
- Ouais. Mais j’ai été parano durant les trois mois où on est resté ensemble.
- Tu vois. Tu ne laisses jamais rien tomber. Et ce n’est pas maintenant que tu vas commencer.
Simon reste silencieux.
- Écoute, reprit Laurent. Si tu veux, je peux te filer ma liste de prospects. Certains sont des cibles faciles.
- Non, merci. C’est gentil, mais je vais me débrouiller.
- T’es sûr?
- Oui, ne t’inquiète pas. Ça va aller.
- Certain?
- Oui, je te dis.
- 100%?
- Tu veux mon poing dans ta gueule ?!, s’écrit Simon avant d’éclater de rire avec Laurent.
- Ban, voilà! C’est comme ça que je veux te voir. Allez, va les faire jouir de plaisir avec ton speech commercial.
- Jouir de plaisir, hein ? Premièrement, je ne mélange pas le business et le plaisir Et deuxièmement, parfois tu me fais peur, tu sais ?
Les deux hommes éclatent de nouveau de rire.
Dans le bureau de Simon, dans la journée…
Simon a le téléphone collé à son oreille. Il fixe un bloc-note sur lequel se trouve une liste d’entreprises.
- Non, Mr Gordon. Notre entreprise n’offre pas de connexions Internet. Nous ne sommes pas un FAI. Nous offrons des solutions informatiques pour la gestion et la sécurisation des réseaux d’entreprise. Ainsi, vous avez la possibilité de…
Plus tard…
Simon barre le nom d’une entreprise. Il compose un autre numéro.
- Allô. Puis-je parler avec Mr Kartman, S.V.P. ? Pardon? C’est Mr Calman? Ah, d’accord. Mr Calman, Simon Leukis de… allô ? Mr Calm… Allô?
Simon barre de nouveau le nom d’une autre entreprise.
Encore plus tard…
Plusieurs noms d’entreprises sont maintenant barrés.
- Et, c’est ainsi que vous avez la garantie que nos produits répondront parfaitement à vos besoins. Grâce à un nouveau réseau, vous avez la possibilité de… Excusez-moi? Vous n’utilisez qu’un seul ordinateur? Ah, d’accord.
Encore plus tard…
La liste de noms d’entreprises est presque entièrement barrée.
- Mr. Ottomo. J’aimerais parler avec Mr. Ottomo, SVP. Non, non, je disais que je désirais avoir un entretien avec… Do you speak English? English, OK? Good.
Encore plus tard…
- Si vous le voulez bien, nous pourrions nous rencontrer pour une meilleure présentation de nos produits. Ce jeudi ou vendredi, ça vous va?… Alors lundi prochain, peut-être?… Mardi matin? Non?… Mercredi après-midi? Pas possible non plus? Pourquoi pas jeudi midi?…
Encore plus tard…
Simon raccroche violemment le combiné téléphonique. Il prend son stylo et barre le dernier nom de sa liste. Il soupire un grand coup. Puis, jette tout par-dessus son bureau. Il s’écroule sur sa chaise les mains sur son visage.
La journée a été dure.
Dans la salle de pause…
Simon tient un gobelet en plastique devant la machine à café. Son regard est fixé droit devant lui. Le corps immobile. Comme une statue. Sans vie. Une collègue lui parle de sa journée. Mais il ne fait pas attention. Il n’entend pas. Son esprit est ailleurs.
Dans la rue…
Simon a la même expression de vide absolu que dans la salle de pause. En face de lui, une dépanneuse s’en va avec sa voiture.
Dans le métro, le soir venu…
Simon a toujours cette expression de néant total. Il se trouve au milieu des autres passagers.
Dans l’appartement de Simon…
La porte s’ouvre. Simon se dirige machinalement vers le salon. Il traîne des pieds. Il laisse tomber ses clefs sur le plancher. La mallette subit le même sort. Ainsi que sa veste. Sa cravate. Sa chemise.
Simon se laisse tomber sur le divan. La tête enfoncée dans un coussin.
Le téléphone se met à sonner.
Simon ne réagit pas. La sonnerie devient de plus en plus présente. Mais toujours pas de réaction de la part de Simon.
Puis le répondeur se met en marche. « Vous êtes bien chez Simon Leukis. Je ne peux malheureusement être joignable en ce moment. Laissez votre message et vos coordonnées au “Bip” sonore. Je vous rappellerai dès que possible. »
La voix d’une femme se fait entendre.
- Hé, Tigrou. Je te téléphone pour te rappeler que tu dois m’aider demain pour le déménagement.
Simon relève aussitôt la tête.
- Esméralda!, s’écrit.
Il se précipite pour aller décrocher.
- Allô, Esméralda?
- Tigrou ! Ah, je savais bien que tu devais être rentré. J’espère que tu n’as pas oublié pour demain.
- Non, non. Bien sûr que non. Je n’ai pas oublié.
Une expression de “Merde ! Mais de quoi elle parle ?” s’affiche sur le visage de Simon.
Simon regarde rapidement autour de lui. Il l’avait mis quelque part près du téléphone. Simon fouille les coussins. Il regarde en dessous de la table où se repose le téléphone. Puis, il trouve finalement un post-it au pied du divan.
- “Esméralda, déménagement, demain matin, neuf heures”. Tu vois que je n’ai pas oublié.
- Très bien. Ça fait plaisir de savoir que tu as pensé à moi. Comment a été la journée?
Le visage de Simon s’assombrit.
- Oh, sur une échelle de un à dix, ce serait moins vingt-quatre.
- Qu’est-ce qui s’est passé?
- J’ai pas trop envie d’en parler.
- Simon, tu sais que tu peux tout me dire.
- Je sais, mais…
Simon soupire un grand coup.
- Mais, continue-t-il, j’ai vraiment pas envie de t’embêter avec ça.
- Simon, soit tu m’embêtes avec ça, soit je raccroche, je traverse la ville et je viens te botter les fesses.
Simon esquisse un sourire. La seule bonne nouvelle de la journée.